Le Lotus bleu

 

Avec Le Lotus bleu débutent véritablement les Aventures de Tintin. Marqué par le début de la période documentaire d'Hergé et par de nombreux progrès graphiques et narratifs, l'album reste surtout pour nous l'histoire de l'amitié entre Tintin et Tchang.

 

Une rencontre décisive

 

Dans l'œuvre d'Hergé, Le Lotus bleu représente un tournant essentiel. Peut-être même s'agit-il du tournant le plus important, de celui qui décide de tout l'avenir des Aventures de Tintin et transforme un aimable divertissement en une œuvre de premier ordre.

 

Malgré leurs qualités et le charme nostalgique qu'ils dégagent pour nous, force est en effet de reconnaître que les quatre premiers albums n'étaient guère satisfaisants: le récit n'était qu'une mise bout à bout de séquences, le dessin restait maladroit, l'évocation des pays traversés se limitait à une pure et simple accumulation de clichés. Pour l'auteur, tout ceci n'était qu'un jeu.

 

Les choses changent du tout au tout avec Le Lotus bleu, premier de ses albums qu'Hergé assumait véritablement. Que s'était-il donc passé qui puisse motiver une si brusque transformation? Avant tout une rencontre, la plus décisive sans doute qu'ait jamais faite Hergé.

 

Voici comment les choses s'étaient produites.

 

Au moment où se terminaient Les Cigares du Pharaon, Hergé avait annoncé dans Le Petit Vingtième que Tintin poursuivrait bientôt son voyage en direction de l'Extrême-Orient et qu'il se rendrait en Chine.

«Suite à cette annonce, raconta Hergé à Numa Sadoul, j'ai reçu une lettre qui me disait, en substance, ceci:

 

"Je suis aumônier des étudiants chinois à l'Université de Louvain. Or, Tintin va partir pour la Chine. Si vous montrez les Chinois comme les Occidentaux se les représentent trop souvent; si vous les montrez avec une natte qui était, sous la dynastie mandchoue, un signe d'esclavage; si vous les montrez fourbes et cruels ; si vous parlez de supplices 'chinois', alors vous allez cruellement blesser mes étudiants. De grâce, soyez prudent: informez-vous!"... » (Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé, Casterman 1983, p. 36)

 

S'informer, Hergé ne demandait pas mieux et l'abbé Gosset — c'était le nom de l'ecclésiastique — le mit donc en contact avec un jeune Chinois du nom de Tchang Tchong-Jen qui était étudiant à l'Académie des Beaux-Arts.

 

Les deux hommes sympathisèrent immédiatement et se rencontrèrent à de nombreuses reprises pendant la préparation du Lotus bleu. Tchang raconta à Hergé l'histoire de la Chine et de la guerre pénible qu'elle était en train d'affronter. Il lui fit aussi découvrir de multiples aspects de la civilisation chinoise, de sa géographie à sa philosophie, et lui donna des informations précises sur la technique de la peinture traditionnelle chinoise.

 

Le choc ressenti par Hergé fut immense. Comme beaucoup d'Européens de l'époque, il vivait encore sur un mythe du « Jaune » des plus sommaires. Et soudain il se trouvait mis en contact avec une civilisation d'une incomparable richesse. Par-delà même l'album qu'il préparait, un monde nouveau venait de s'ouvrir à lui.

Comme pour bien marquer l'importance de cette rencontre, Hergé fit de Tchang l'un des personnages de son histoire et il transposa dans une scène restée célèbre sa prise de conscience personnelle. Tintin, qui jusque-là se nourrissait allègrement de mythes et de poncifs, entreprend désormais de les combattre ; il sera celui qui démonte les apparences et non plus celui qui s'en satisfait.

 

En même temps qu'Hergé découvrait cette civilisation qu'il ignorait complètement, il prenait en effet conscience de sa propre responsabilité de conteur. Désormais, il s'agira pour lui de présenter au lecteur une image aussi fidèle que possible des pays dans lesquels il envoie Tintin, et donc de se documenter de façon aussi précise que possible.

 

Le conflit sino-japonais

 

Ce souci documentaire qui anime Hergé va le conduire à donner au Lotus bleu une forte coloration politique qui fait de cet album le plus « engagé » de tous les Tintin. Il faut dire que la situation s'y prêtait particulièrement car en 1934, au moment de la préparation de l'histoire, le conflit sino-japonais était en train de battre son plein.

 

Tout ce qui est dit de ce conflit est d'une exactitude si rigoureuse que l'on peut en reconstituer les principales étapes en se basant uniquement sur l'album. Pour s'en persuader, il suffit du reste de comparer la trame du Lotus bleu avec le résumé de cette guerre qu'offre une encyclopédie contemporaine.

 

« L'armée du Guandong, après avoir provoqué un incident près de Moukden, le 18 septembre 1931, occupa rapidement la Mandchourie du Sud. De 1931 à 1933, l'armée acheva l'occupation de toute la Mandchourie, malgré les protestations de la Chine et la médiation modérée de la Commission Lyt-ton de la Société des Nations. Le Japon se retira de celle-ci en mars 1933. » (Encyclopedia Universalis, volume 9, p. 332)

 

L'incident de Moukden correspond exactement à l'attentat de chemin de fer auquel assiste Tintin. Quant aux autres événements, ils sont racontés dans l'album de façon tout à fait explicite.

 

Il importe de le noter : la presse occidentale avait, depuis le début des hostilités, adopté le point de vue d'un Japon supposé être le défenseur de la civilisation. Hergé — pour la première et peut-être la dernière fois de sa carrière — va prendre l'exact contre-pied de l'attitude officielle et faire sienne la cause chinoise, s'attaquant aux Occidentaux veules et compromis qui font la loi dans la Concession internationale et dénonçant le rôle d'une presse prête à amplifier n'importe quelle rumeur. Qui plus est, l'album est parsemé d'idéogrammes chinois (dessinés par Tchang lui-même) invitant à boycotter les produits japonais, attaquant l'impérialisme ou rappelant les principes de gouvernement de Sun Yatsen.

 

On s'en doute, ces prises de position courageuses ne furent pas du goût de tout le monde. Le Lotus bleu suscita même les protestations des représentants japonais à Bruxelles. Et un général vint trouver le directeur du XXe Siècle pour lui dire : « Ce n'est pas pour enfants ce que vous racontez là... C'est tout le problème de l'Est asiatique ! ! !». Ce qui, reconnaissons-le, était la stricte vérité.

 

Si l'album ne plut pas aux Japonais, il provoqua par contre l'enthousiasme des dirigeants chinois. Invité officiellement par la femme de Tchang Kaïchek dès la fin des années trente, Hergé ne se rendit en Chine nationaliste qu'en... 1973, soit avec plus de trente-cinq ans de retard !

 

Sous le signe de l'amitié

 

L'intérêt du Lotus bleu est pourtant loin de se limiter à ces problèmes historiques un peu dépassés aujourd'hui. De nombreuses autres qualités font pour nous l'intérêt de cette cinquième Aventure de Tintin.

L'album est d'abord le premier à disposer d'une véritable unité narrative, même si celle-ci demeure un peu ténue. Hergé parvient à rassembler de manière assez rigoureuse les principaux fils d'une histoire ouverte de façon pour le moins rocambolesque avec Les Cigares du Pharaon.

 

Plus frappants encore sont les progrès accomplis dans le domaine du dessin. Graphiquement, la version noir et blanc du Lotus bleu est le premier chef-d'œuvre d'Hergé. L'ensemble des planches se caractérise par un remarquable travail de stylisation où élégance et lisibilité se marient parfaitement. Contrairement à ce qui se produira après la guerre, décors et accessoires sont ici réduits à l'essentiel, un objet n'étant représenté dans une case que s'il est indispensable à l'action qui se déroule.

 

Par-delà toutes ces améliorations pourtant, si l'album continue de nous toucher aujourd'hui et demeure l'Aventure de Tintin que préfèrent de nombreux lecteurs, c'est en raison de sa valeur émotive. Pour la première fois, un personnage existe véritablement à côté de Tintin : Tchang. Pour la première fois, le héros noue avec lui des relations qui ne se limitent pas à de purs et simples rapports d'action. C'est l'amitié qui semble bel et bien être le maître mot de cette histoire, une amitié qui arrachera à Tintin, au moment de la séparation, l'une des seules larmes de sa carrière.

 

L'histoire de Tchang ne s'achève d'ailleurs pas avec ce départ. Il s'agit réellement d'un au revoir. Vingt-cinq ans plus tard en effet, Tintin au Tibet prolongera et approfondira cette relation ébauchée. C'est dire la force du lien qui s'était noué entre les personnages...

 

 

Hergé et Tchang Tchong-Jen, lors de leurs retrouvailles, au mois de mars 1981. Les deux hommes ne s'étaient pas revus depuis près de quarante-six ans!

 


Quelques types chinois crayonnés par Hergé, avec l'aide de Tchang peut-être.

 


 

L'un des hors-texte en couleurs réalisés pour la première version du Lotus bleu.

 

 


 

L'image qui inspira la couverture du Lotus bleu. Hergé renversa totalement le dragon pour le rendre plus impressionnant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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