Objectif Lune

On a marché sur la Lune

 

Hergé photographié devant la maquette de la fusée lunaire.
 


Le 25 mars 1953, seize ans avant les cosmonautes d'Apollo XI, Tintin et ses compagnons posaient le pied sur la Lune. Ce voyage dans l'espace avait demandé à Hergé une préparation presque aussi incroyable que l'expédition de la NASA.

 

Le roman de la science

 

Le thème du voyage vers la lune n'avait assurément rien de neuf lorsque Hergé décide de s'y attaquer. Dans le très remarquable catalogue intitulé Ils ont marché sur la Lune, Pierre Couperie a recensé pas moins de quatre-vingt-une œuvres consacrées à ce sujet depuis l'Antiquité.

 

Moins futurologue qu'informé, Hergé se distingue de ses innombrables prédécesseurs (de Cyrano de Bergerac à Fritz Lang en passant par Jules Verne et H. G. Wells) par le sérieux d'une documentation de première main.

 

Tout se passe de ce point de vue comme si le dessinateur avait voulu concurrencer Edgar P. Jacobs, son collaborateur d'hier, sur son propre terrain. On retrouve dans le double album lunaire la précision technique et l'intérêt pour le machinisme qui avaient fait le succès de la première aventure de Blake et Mortimer, Le secret de l'espadon.

 

Jusque-là, Hergé ne s'était guère embarrassé d'exactitude à cet égard, n n'est que de regarder Le Manitoba ne répond plus et L'éruption du Karama-ko pour s'en persuader: robots et chars amphibies sont de pure convention; ce ne sont que des idées de machine. IL en va tout autrement à partir de 1950, peut-être à cause de l'état d'esprit du journal Tintin où l'on souhaitait alors instruire en amusant.

Cette évolution, très sensible sur le plan graphique, coïncide d'ailleurs avec le début de la constitution des Studios Hergé. 1950, l'année où On a marché sur la Lune commence à paraître dans l'hebdomadaire Tintin, est aussi celle où Bob De Moor commence à travailler aux côtés d'Hergé: c'est lui le véritable responsable du rendu minutieux des décors et des engins.

 

Une collaboration limitée

 

Sans doute pour accroître encore la rigueur de l'entreprise, Hergé songea de bonne heure à y associer des spécialistes du sujet. Parmi les nombreux volumes qu'il avait consultés, l'un, L'homme parmi les étoiles, était dû à une proche connaissance, le Docteur Bernard Heuvelmans. Hergé entra en correspondance avec lui, pour mieux approcher les possibilités et les difficultés de l'entreprise.

 

Dans une lettre datée de septembre 1947, Heuvelmans fait allusion au voyage de Tintin vers la lune comme à un projet déjà ancien pour lequel il continue d'amasser de la documentation. Vraisemblablement en décembre de la même année, il propose à Hergé un véritable scénario, écrit en collaboration avec Jacques van Melkebeke, alors rédacteur en chef du journal Tintin.

 

Cette première mouture de l'histoire se déroulait aux États-Unis et faisait apparemment réintervenir le personnage d'Hyppolite Calys, le savant de L'étoile mystérieuse dans un rôle de félon (c'est pour pouvoir offrir un gigantesque diamant à l'actrice Rita Hayworth qu'il trahissait les secrets de la fusée !)

 

A lire attentivement la première (et unique) planche réalisée à partir de ce scénario, on se rend rapidement compte que ce début d'histoire, pour séduisant qu'il puisse d'abord paraître, ressemble à un récit d'Hergé, a le goût d'un récit d'Hergé, mais que ce n'est nullement du Hergé: les gags sont amenés de façon volontariste, les erreurs d'audition de Tournesol - trop grossières - tombent à plat et surtout on assiste à la scène de façon tout extérieure, sans la vivre avec les héros que nous connaissons.

 

 

La lecture de la suite du scénario permet de voir tout ce qui sépare un récit « à la Hergé » d'une véritable aventure de Tintin. La psychologie des personnages est plus caricaturale et plus mécanique que chez leur créateur, la conduite du récit beaucoup plus tributaire des archétypes du roman populaire. Tout ce que l'art d'Hergé contient d'inimitable dans sa simplicité et sa jeunesse se révèle par différence.

 

De ce travail très documenté fourni par Heuvelmans et van Melkebeke, Hergé conservera néanmoins quelques idées où le réalisme documentaire sert de point de départ à un gag. Ce sont essentiellement la séquence où les personnages flottent dans l'apesanteur à la suite de l'arrêt du moteur de la fusée, Haddock contemplant avec effarement son whisky qui s'est littéralement mis en boule, et celle où le capitaine, sorti de la fusée dans un moment d'ivresse, manque de devenir un nouveau satellite d'Adonis.

 

Première et unique planche de la version initiale de l'aventure lunaire. Hergé repartit sur une piste toute différente.

 

 

La course à la rigueur
 

 

 Malgré l'abandon presque total de ce premier scénario, Hergé n'en continuera pas moins de collaborer avec

Heuvelmans, sur une base cette fois     plus  technique.   La  lettre  qu'il  lui      adresse le 29 novembre 1949 est très significative du souci de précision et de  crédibilité  qui va l'animer  tout au long de l'élaboration de l'histoire.   

 

«... Je crois que l'heure est venue de songer à envoyer Tintin dans la Lune, Depuis le temps qu'il est question de ce voyage, je le sens qui piaffe d'impatience. Pourrais-tu me procurer la documentation à ce sujet? Surtout graphique et photographique.

 

Voici sur quoi il m'intéresserait d'être documenté:

 

1°        Les usines atomiques disposition extérieure et intérieure :

Cyclotrons, bevatrons, etc.

Dispositif de surveillance et de contrôle, etc.

 

2°        La fusée lunaire :

Forme, grandeur (pour    sept personnes et un chien!), Tintin, Haddock, Tournesol, deux policiers,   deux  passagers clandestins, Milou.

 

3°        Disposition intérieure de la fusée :

a) Cabine: instruments de navigation et de contrôle (quels instruments?)

b) Chambre à coucher (couchettes).

c) Soute à bagages, à provisions. Scaphandres lunaires.

d) Sas.

e) Réserves de combustible.

f) Appareil de propulsion (joindre un petit plan si possible).

 

Voilà, mon cher Bib, ce que j'attends de toi. Que tu me facilites le voyage, afin que Tintin et ses compagnons ne commettent pas d'imprudences et qu'ils puissent bénéficier de tout le confort moderne. »

 

Les deux hommes se rencontrèrent fréquemment durant les mois qui suivirent, mettant ensemble au point les plans de la fusée qui devait conduire sur la Lune Tintin et ses compagnons. Une maquette très complète fut construite par un spécialiste: entièrement démontable, elle permettait de visualiser chaque scène sous tous les angles. Pour être sûr de ne pas se tromper, Hergé alla même présenter cette maquette à Ananoff, auteur du livre L'astronautique qui l'avait beaucoup aidé. Ananoff ne put qu'approuver le sérieux de la démarche et de fait, même si les solutions effectivement adoptées par la NASA au cours de la décennie suivante furent fort différentes de celles développées par Hergé, il n'en reste pas moins que son récit est, sur de très nombreux points, d'une justesse confondante.

 

Le souci de vraisemblance ne quitte du reste pas Hergé tout au long des quatre années que dura l'élaboration de cette histoire. En témoigne, entre mille, ce fragment d'une lettre envoyée le 6 juin 1950 à Heuvelmans, alors que la publication du récit avait déjà commencé depuis plus de deux mois:

 

«S.O.S...S.O.S... As-tu pu obtenir des renseignements précis concernant la possibilité d'intercepter, grâce à des appareils plus puissants utilisant la même fréquence, une fusée radio-guidée?

 

La chose est-elle, théoriquement, possible? J'aimerais le savoir au plus vite. Puis-je te demander d'ajouter à ta réponse quelques explications?»

 

Les dites explications occuperont plus de trois pages. Le tout pour une séquence qui, dans l'histoire, occupe quatre ou cinq cases à peine. Hergé, on le voit, ne voulait pas faire les choses à moitié.

 

Char imaginé par Hergé et celui, nettement moins encombrant, utilisé par les astronautes d'Apollo 17.

 

          

 

A gauche, l'intérieur de la fusée d'Hergé. A droite, celui de la fusée de la NASA.

 

           

 

Quelques détails de la maquette de la fusée lunaire réalisée pour faciliter le travail d'Hergé et de Bob De Moor.

 

 

 

Humour, aventure et psychologie

 

 

Largement aussi importante que la part documentaire et souvent négligée par les commentateurs est la dimension romanesque de ce voyage vers la lune. Craignant que l'expédition - et surtout ses préparatifs - ne soient un peu austères et didactiques, Hergé s'est employé au moins de trois façons à rendre attrayant son récit. Aujourd'hui que la conquête de la lune, devenue effective, a presque cessé de nous faire fantasmer, ce sont ces éléments-là qui fondent véritablement notre intérêt pour cette histoire.

 

Le premier stratagème est le recours à l'humour. Chaque fois qu'une explication risquait de devenir pesante ou qu'une phase des opérations se faisait trop technique, Hergé a injecté un élément comique qui allège la situation tout eh la faisant rebondir: l'arrivée rocambolesque des Dupondt, les commentaires de Haddock pendant la visite de l'usine, la colère de Tournesol après que le capitaine l'a traité de zouave sont autant de façons de raccrocher l'attention des lecteurs, particulièrement des plus jeunes d'entre eux.

 

Le deuxième élément est constitué par l'intrigue proprement dite. D'abord, il ne s'agit que de quelques petites touches présentant régulièrement le point de vue de deux mystérieux ennemis qui commentent avec ironie ou avec hargne les progrès des recherches de Tournesol. Ce n'est qu'à la page 40 de On a marché sur la Lune que cet aspect aventureux se développe véritablement avec l'irruption du colonel Jorgen, alias Boris, l'ancien aide de camp du roi de Syldavie, et la révélation de la trahison de Wolff.

 

 

C'est avec Wolff, justement, qu'est le plus manifeste le troisième aspect romanesque : l'approfondissement psychologique. A l'intérieur de l'œuvre d'Hergé, l'assistant du professeur Tournesol représente en effet un personnage d'un type nouveau. Ni héros positif, ni mauvais au sens conventionnel du terme, Wolff est une figure ambiguë, déchirée entre son admiration pour Tournesol et la lâcheté qui l'a fait se soumettre à un chantage.

A l'époque de On a marché sur la Lune, les convictions morales tranchées caractéristiques des premiers Tintin ne sont visiblement plus de mise: entre le Bien et le Mal, il existe désormais un vaste « no man's land»...

 

L'approfondissement psychologique est d'ailleurs loin de ne concerner que Wolff: Tintin, Haddock et surtout Tournesol prennent dans cette histoire paradoxalement plus statique que les précédentes un relief insoupçonné. Du professeur, nous ne savions jusque-là que peu de choses: qu'il était sourd, distrait, créatif et plutôt débonnaire. Il en va tout autrement avec ce double album: Tournesol est ici le moteur de l'histoire. Compétence, autorité, roublardise et irascibilité : il révèle son véritable tempérament.

 

 

La 1re planche de l'épopée lunaire telle qu'elle parut dans l'hebdomadaire Tintin. Le 1er strip fut supprimé pour l'édition en album.

 

 

Certains passages de On a marché sur la Lune furent supprimés lors de la parution en albums.

 

Cette séquence aurait dû s'intercaler aux environs de la page 31.
 

 

 

Les limites de l'expérience

 

Malgré toutes ces qualités, et le choc mythologique provoqué par cette histoire au moment de sa parution, il n'est pas sûr que ce soit sur ce terrain documentaire et jacobsien qu'Hergé soit le plus à son aise. Aussi nombreuses que soient trouvailles et astuces, aussi judicieux que s'avèrent les partis pris du conteur, l'imagination reste à mon avis plus contrainte dans ce double album que dans la plupart des autres Aventures de Tintin.

 

L'importance donnée au dialogue, la technicité du dessin, les impératifs de la vraisemblance empêchent cette histoire de décoller véritablement. A côté du Hergé bon élève, soucieux de se documenter et d'instruire ses lecteurs, il y avait toujours eu un cancre qui se cachait: celui qu'incarnèrent Quick et Flupke, puis le capitaine Haddock. Ce second Hergé, frondeur, fantaisiste, un brin anarchisant, il ne me semble pas que la rigueur d'une expédition vers la lune l'ait réellement enthousiasmé.

 

Des années après avoir achevé son histoire, Hergé lui-même faisait d'ailleurs part de sa perplexité à Numa Sadoul:

 

«C'était un sujet «casse-gueule»: j'aurais pu représenter des animaux monstrueux, des êtres incroyables, des bonshommes à deux têtes et me casser la figure... J'ai donc pris mille précautions: pas de Sélénites, pas de monstres, pas de surprises fabuleuses!... C'est pour cette raison que je ne ferai plus d'album de ce genre: que voulez-vous qu'il se passe sur Mars ou sur Vénus? Le voyage interplanétaire, pour moi, est un sujet vidé» (Entretiens avec Hergé, Casterman 1983).

 

On a remarché sur la Lune

 

Que le réalisme documentaire soit loin de rendre compte de l'intérêt de ce double album est d'ailleurs exemplairement attesté par une courte histoire dessinée par Hergé en 1969 à la demande de l'hebdomadaire «Paris-Match». En quatre planches, le dessinateur restitue fidèlement toutes les phases de la mission.

 

Si la précision scientifique est plus infaillible encore que dans Objectif Lune et On a marché sur la Lune, il ne reste par contre rien de la poésie, de l'humour et du charme des Aventures de Tintin. Froid documentaire surmonté d'un triste texte-off, récit sans grâce et sans brio, le compte rendu du vol Apollo XII est un travail tout extérieur où il est bien difficile de reconnaître la patte d'Hergé. Le véritable talent du créateur de Tintin est de nous plonger dans l'imaginaire, de nous faire rire et rêver beaucoup plus que de nous instruire. Les albums qui suivent l'expédition lunaire nous en apporteront, éclatantes, de nouvelles démonstrations.

 

En 1969, les personnages des «Aventures de Tintin» rendirent au premier marcheur sur la lune l'hommage

qui se devait. Hergé dédia ce dessin à Armstrong en lui écrivant : «By believing in his dreams, man turns them into reality. »

 

 

 En 1969, «Paris-Match» demande à Hergé de raconter en bande dessinée la mission Apollo XII. Les quatre planches réalisées sont loin d'avoir le charme d'une aventure de Tintin...

 

Tintin Article de Roland Lehoucq

 

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